23 mars 2016

the day before the day after


dans sa boutique illuminée

le vendeur indien
a l’accent de Times Square
il est minuit bien sonné
la Chinoise veut du fort
en guise de rice wine
elle trouve une vodka

Chinoise est juste
une manière de parler
en réalité elle vient de Taiwan
Hou hsiao-hsien elle connaît
c'était un voisin

je lui parle de Fengkwei
de ses jolis garçons
elle raconte l’Italie
et San Francisco
Murray est le nom
d’un mari qu’elle a eu
ce qu’il est devenu
elle semble le savoir
mais change de sujet

à deux heures du matin
nous mangeons une soupe
à la mode de Taipei
les yeux ensommeillés

j’adore
comme elle parle
toujours à travers
mais jamais à tort
elle pense que je fais
un trop grand cas des mots

le verre à la main
je dis j’bois pas
la cigarette aux lèvres
je dis j’fume pas
tout ça en anglais
avec grand sérieux

comment on est là
chez moi d’abord
et chez elle ensuite
parlant d’une chose
puis parlant d’une autre ?
je lui lis du Racine,
la la la, la la la
et trois pages de Proust
dont elle ne comprend rien
elle lui trouve pourtant
une belle musique
qu’elle situe dans les Indes

je la connais si peu
mon amie pour la vie
un amour pour jamais
un jour c’est certain
loin de Saint-Gilles
et loin de Barrière
nous recommencerons
l’Italie pourquoi pas ?
ce pays la rend triste
elle ne sait pas pourquoi

j’ai pas dormi chez elle
elle m’a mis à la porte
des regrets dans ses yeux
je me suis réveillé
la tête pleine de mots
j’ai traîné sous la douche
pour m’en débarrasser
puis j’ai mis mes habits
ils ne sont pas très nets
suis sorti dans la rue
les cheveux tout mouillés
l’esprit vaporeux

pour chercher du travail
dimanche n’est pas un bon jour
le Verschueren est rempli de gens
qui ont du temps devant eux
le café me réchauffe
d’un froid que j’imagine
il existe au soir
un froid du sommeil
comme il existe au matin
un froid du réveil
j’épluche les annonces
parues dans le Vlan
je regarde sur mon plan
Bruxelles dépliée
aller à Saint-Josse
pour vendre des sandwiches
ça me ferait pas peur
mais pas rire non plus
faudrait juste que j’m’y fasse
chercher du travail
c’est mon seul travail
noter des numéros
dans mon journal intime
ça me donne tout de suite
un air très sérieux

la serveuse est sublime
je dis la pour chacune
ce matin elles sont trois
serveuse c’est un genre
comme Vierge à l’enfant
y’a pas de spécimen
elles sont toutes idéales

maintenant
de nouveau chez moi
j’ai envie de sortir
ne sais pas où aller
au marché, pour quoi faire ?
je n’ai rien à acheter
mon frigo ne marche pas
normal, j’en ai pas

mon père, lui
avait une Thermos
il y mettait son thé
qu’il buvait tout seul
je l’ai cassée un jour
l’aîné m’a fouetté
avec une queue de raie
ça a l’air d’une blague
comme toutes mes histoires
c’était pourtant simple
il voulait m’apprendre
la dure loi de la vie
quelque chose comme ça
impossible à dire

je me souviens du bruit
des morceaux de verre
petites miettes de miroir
dans le corps intact
d'une bouteille en métal
et grandissant tout autour
la flaque jaune de thé :
sang décoloré

écrire ou ranger
c’est exactement pareil
faut trouver une logique
dans ce qui n’en a pas
on pose un truc ici
un machin là
l’important
c’est de croire
que c’est important
et parfois, oh surprise !
on retrouve
une idée
un objet
un souvenir
on crie au miracle
pour s’encourager
la tâche est sans fin
la lumière perd toujours
sur la poussière qui danse
le désordre impose
ses règles en silence
des images se baladent
parmi des ombres mortes
des livres disparaissent
qu’on ne reverra plus
des amitiés meurent
sans vous dire au revoir
on en veut au destin
on se bat contre le vent
on se met à courir
pour aller au travail
du travail, ah oui, merde
je n’en ai toujours pas

pour me changer les idées
je suis allé par la ville
faire quelques photos
c’est une activité facile
aussi bête que la pêche
on marche au hasard
en sachant où on va
et surtout sans raison
on se retourne soudain
ou bien on s’arrête
en plein milieu d’une rue 
on suspend ses gestes
on cache son sourire
on oublie les voitures
on respire lentement
il n’y a rien à prendre
on a l’air idiot
on a failli mourir
sous les roues d’une auto
c’est comme ça qu’il est mort
l’homme qui aimait les femmes
et le film a fini sur son enterrement
toutes les femmes en noir
pleurant sa mémoire

neuf heures vingt-cinq
le lendemain déjà
le même ciel blanchâtre
fait le jour ressembler
à une vieille serpillière
les voitures au-dehors
en passant sur les flaques
projettent les sons
d’une chemise
qu’on déchire
j’ai retrouvé
ma place
devant
l’écran
froid

la poésie :
une autoroute
construite pour errer
au péage c’est une heure
pour écrire une page
chemin faisant
on ne rencontre personne
le paysage défile
sans vraiment bouger
à la station service
il n’y a que des ombres
pour le steak tartare
il faudra repasser

il y avait un puits
au fond du jardin
tous les matins
on allait
s’y débarbouiller
j’avais
en me lavant
des frissons joyeux
qui me reviennent
maintenant
juste à l’instant

Paolo est un ami
c’est un Suisse portugais
il m’a donné trois pulls
un blouson
les couleurs sont bizarres
les cols extravagants
c’est parfait pour mon look
qui vient de nulle part
le blouson est très chouette
il me rappelle l’époque
où j’ai débarqué en France
on voyait Giscard à la télévijion
Le Luron l’imitait
je confondais le mot « glaçon »
avec le mot « neige »
les yaourts me faisaient vomir
les chasses d’eau me faisaient peur
elles cachaient
trop bien
leur mécanique

avant d’être là
j’aimais les choses simples
je tuais les oiseaux
je mangeais les lézards
je pêchais les anguilles
une ficelle suffisait

ici
à Bruxelles
plus rien ne m’étonne
je mange des frites
et des Frikandels
certains coins me ramènent
illico au Creusot
notamment un grand parc
du côté de Parklaan
aucune grille ne l’enclôt
c’est le parc de Forest
cette nuit j’y étais
avec la Taiwanaise
et deux amis nouveaux
le chemin dessinait
des courbes sous les arbres
j’ai cherché des yeux
sans le dire à personne
le château de la Verrerie
habité autrefois
par la famille Schneider
(prononcer Schneidre
en roulant le R)
moi j’habite rue du Fort
pour cinq jours encore
après on verra
j'suis un gars de Saint Gilles
je traînerai encore là

Blanche Cendre m’a dit
je reprends mon chez moi
elle semblait gênée
il fallait surtout pas
j’ai aimé vivre chez elle
en sa belle absence
on a fait connaissance
sans vraiment se voir
plus tard je l’inviterai
pour un Darjeeling
aux senteurs du printemps
et des neiges fondantes
de l’Himalaya
dans mon grand salon
baigné de lumière
je lui raconterai
comment
au temps de l’enfance
j’ai perdu une sœur
qui avait sa douceur

en guise de mairie
on trouve ici
la Maison Communale
tout en haut de Barrière
un bâtiment somptueux
impossible de s'tromper
j’y allais d’un pas ferme
mais la pluie est tombée
j’ai visé rue du Fort
mes papiers attendront

je suis un citoyen
qui n’a plus de repères
je paie mes loyers
avec des francs français
les francs belges
j’aime beaucoup
on se r’trouve très vite
avec plein de billets
même s’ils s’en vont plus vite
qu’ils ne sont venus

à l’agence d’intérim
on veut des papiers belges
je fais répéter
car je ne comprends pas
mes papiers sont français
je viens de Paname
on insiste gentiment
t’en fais pas
à la Maison Communale
on t’en donnera
ça fait déjà trois semaines
faudrait que j’y aille
j’attends le soleil
j’attends le printemps
peut-être même un été
qui n’existe pas
pour franchir la Barrière
faut un cœur usé
un souci moins grand
de sa liberté

oh, le ridicule ne tue pas
les oiseaux exotiques
je suis un enfant
mes secrets sont du vent
Taka est très belle
j'ai envie de dire
que pour elle je suis là
je savais qu’elle était
une fille de Saint-Gilles
aux renseignements
une nuit une voix
me l’a dit
c’était si l’on veut
mon Annonciation
quand je la vois ce matin
je perds mon tempo
me faisant à moi-même
un croc-en-jambe burlesque
puis je vais vers ma reine
comme on va au trépas
les nuages là-haut
amplifiant tous mes gestes
je calcule la distance
et mesure mes pas
je repense au jour
où elle m’apparut

c’était à Paris
au Théâtre de la Ville
sur des mots de Handke
mon auteur fatidique
Taka dansait
au sein de Rosas
se cachait plutôt
parmi les décors
ne faisait rien
comme les autres
on eût dit
qu’elle cherchait
à se perdre
soudain elle crie
une colère de feu
les planches brûlent
sous ses pieds qui trépignent
c’est il est vrai
une formule consacrée
mais je vous le jure
sur la tête de mes mères
(oui, j’en ai deux)
Paris sentait la lave en fusion
il fallut même toute l’eau
de la Seine
pour vaincre au plus vite
l’impensable éruption
hum, j’exagère à peine

ce matin en tout cas
elle m’a reconnu
elle allait au supermarché
je l’ai donc suivie
c’est un champ de bataille
jonché de cadavres
avec sa coupe carrée
elle ressemble à Jeanne d’Arc
je ne la quitte pas d’une semelle
de peur de mourir
les flèches qui se perdent
m’étant destinées
son cabas bientôt
est rempli de produits
je ne l’aide pas
pour une raison très sérieuse :
elle a pour faire ses courses
un style épique
elle parcourt les rayons
un par un au pas de charge
je suis projeté dans un film muet
les images sautent
c’est une belle histoire
je n’ai pas ma place
lui dire ça en anglais
ne fut pas facile
elle a rigolé
de mes enfantillages
je crois qu’elle m’aime bien
et c’est bien assez
j’ai pensé la photographier
mais ne l’ai pas fait
la grande Taka au supermarché
ça n’émeut que moi

un peu plus tard
nous sommes au Verschueren
elle écrit son adresse
dans mon carnet de notes
elle boit un lait russe
c’est du café au lait
je bois du thé Tchaï
c’est mon déjeuner
près d’une heure se passe
mon cœur s’est calmé
elle sait faire la Tatin
c’est un signe du destin
car je suis moi aussi
un as de la tarte renversée
elle me dit d’autres choses
que je garde pour moi
pour me dire au revoir
elle me fait deux bises
me pincer pour le croire
je n’y ai pas pensé

tout à l’heure
je vais à la boutique
de reprographie
on attend de moi
un bon à tirer
pour mon premier livre
écrit à Saint Gilles
photographe, écrivain, éditeur
il y a tout cela
dans mon jeu de l’oisif
mon livre s’appelle now.here
ça se prononce nowhere
le premier tirage sera
de quarante exemplaires
il y en aura un deuxième
je l’espère pour bientôt
ça veut dire que j’ai
en projet de les vendre
ce qui me fait en somme
un quatrième métier :
libraire (ambulant)
et une vraie sensation
être libre comme l’air

c’est une pure fantaisie
je dois bien l’admettre
écrire c’est assez
faire des photos presque trop
mais j’ai des souvenirs
ces derniers me harcèlent
les apprivoiser n’est pas si aisé
  
comment s’appelait-il
le chien des voisins ?
il a fini dans une casserole
pour le manger
nous n’étions que des hommes
j’étais le plus jeune
du haut de mes huit ans
mon père m’avait emmené
sans rien m’expliquer

ce n’était pas la guerre
mais ça y ressemblait
chaque soir mon frère
quittait la maison
très vite disparaissant
allant par les chemins
dans la nuit le calme

un jour
j’attrape une poule
je lui passe la corde
autour du cou
elle gesticule
tant qu’elle peut
au bout de la branche
elle semble énervée
je l’oublie une semaine
puis je vais la chercher
des vers la rongeaient
  
quelques mois plus tôt
au centre d’un cercle
d’une assemblée muette
il y a un homme mort
repêché du Mékong
le corps gorgé d’eau

je n’ai pas vu son visage
lui en restait-il un ?

son odeur était forte
je dis cela tranquillement
manière pour moi
si longtemps après
de retenir encore
ma respiration

son odeur 
était celle
de la poule
que rongeaient
les vers
affamés


l’alcool
brûle
mon
ventre
l’enfant
n’est pas mort
Bruxelles ne fait pas
plus de bruit qu’un nuage
au loin là-bas
les nuages
de Wang Wei
dans la rue du Fort
les couleurs sont éteintes
j’écris sans comprendre
j’imagine être un vieux
tout me semble familier
même la bave d’un chien
aperçu au détour
d’une rue sans nom
marchant la queue basse
les lèvres retroussées

je viens d’un pays
qui n’existe plus
puisque mon père
est mort

un matin
il m’assoit
sur le porte-bagages
de son vieux vélo
nous avons roulé
à travers le village
puis nous avons longé
la route des rizières
bientôt
fut en vue
la pointe
du

That Luang

disparurent

pour longtemps

les paysages

familiers

de ma tendre


enfance